Mode d’emploi à destination du lecteur et/ou du « joueur »

Il était une fois une femme qui se promenait de « touite » en « touite » mais qui n’aimait pas spécialement Schubert et pas davantage le poisson.
Un jour, elle suivit un lien qui l’amena à une machine fabuleuse : le générateur de titres de romans.
Elle mit son nom et son prénom dans les petites cases prévues à cet effet et découvrit avec ravissement une première couverture de livre.
Son premier livre… C’était comme si soudain elle était devenue auteur même si évidemment rien n’était moins certain. Mais ça faisait si vrai… Le poids des photos. Lourd. Elle devinait même les pages à venir, l’intrigue,  l’ambiance, tout ça simplement avec une page de couverture… Pour dormir au chaud les nuits où il ferait froid dedans aussi…

Elle essaya encore, elle joua pendant plusieurs heures, le ravissement tenait bon.
Elle prit une grande respiration.
Elle décida de créer cet espace : l’impassibilité du chaos.
A chaque fois que l’envie lui prendrait de donner un peu de consistance à un roman possible, elle créerait une couverture qu’elle mettrait en ligne dans la catégorie « Couvertures« . Ensuite, elle en écrirait les « Premières pages« .
Elle laisserait la liberté à ses lecteurs d’inventer les pages manquantes.
Libre elle était. Libre elle resterait.

Si vous aussi vous voulez jouer, merci de m’envoyer votre première page, la couverture qui l’accompagne avec les références complètes ainsi que votre nom ou pseudo et toute information complémentaire que vous jugerez utile de communiquer (adresse, site, lien…).

22. L’harmonie des paupières

Titre : L’harmonie des paupières

Photo Credit: © Ernesto Timor

22bis. L’harmonie des paupières

L’harmonie des paupières

La première illumination de Lucien Suel se produisit un jour d’épiphanie. Ceux pour qui le hasard est une coquecigrue diraient sans doute, bien plus tard, que son prénom l’avait prédestiné… Ce dimanche six janvier, Lucien Suel était attablé au café des sports de Saint-Pierre-du-Regard. A petites lampées, il faisait durer son crème tout en dévorant des yeux la belle Eliette qui ne semblait pas même le voir. En secret, elle égrainait le chapelet de ses désirs.

Les minutes tournaient sur l’horloge Ricard; la fin de la messe avait sonné et le troquet se remplissait à mesure que l’église se vidait. Lucien décida qu’il était temps pour lui de rejoindre la maison familiale pour le repas dominical, sa belle ayant quitté les lieux peu après avoir aperçu la silhouette de son père se dessiner sur la place du village. Juste avant de partir, Lucien Suel arracha un coin de la nappe en papier sur laquelle il avait griffonné un petit dessin pour sa belle. C’était un chat à tête de limace. Elle l’avait à peine regardé, sans doute distraite.

Le porche de l’église était à présent désert. Lucien s’assit sur la première marche et se mit à rouler une cigarette. En vain. Il ne savait jamais vraiment dans quel sens tourner le papier et, quand il y arrivait enfin, il y avait toujours un moment où ce maudit tabac s’échappait pour finir éparpillé sur le sol en papillons bruns… Lucien releva la tête et contempla un instant le travail des ouvriers communaux. Le portail en bois avait été remplacé la veille par une grande baie vitrée qui, en cas de beau temps, laisserait passer la lumière jusqu’à l’autel. Ainsi l’avait voulu monsieur le curé qui passait déjà pour un moderne. Les fidèles avaient dû s’adapter : on ne résiste pas à la modernité. Elle finit toujours par vous rattraper.

Lucien Suel le vit arriver de loin, le petit monsieur à la casquette en velours. Il avançait timidement, il remontait la nef la main devant les yeux, sans doute ébloui par le soleil. Il était maintenant tout près de la porte et Lucien anticipait déjà le mouvement du bras vers la poignée en verre. Mais il ne vint pas. Le petit monsieur se fracassa contre la paroi, simplement, brutalement, comme ces oiseaux qui n’ont pas vu la fenêtre. Lucien se releva, les yeux rivés sur le vieil homme qui continuait, sans comprendre, à vouloir passer à travers la vitre. Le visage ensanglanté, il s’avançait encore, obstinément, butant contre le verre, reculant, recommençant…

Lucien, derrière la porte, faisait de grands signes mais le petit monsieur ne voyait plus rien. Devant lui, l’air était soudain devenu solide : un mur invisible l’empêchait de sortir de l’église.

Ce n’est pas le petit monsieur qui s’évanouit le premier.

21. Le masque des fourmis

Titre : Le masque des fourmis

Photo Credit: colodio
Haute couture 2008
(Creative Commons,
Font : MISO regular by M�rten Nettelbladt

21bis. Le masque des fourmis

Le masque des fourmis

   La première photo officielle de Marlène la représente à son arrivée au château. Elle porte une robe rouge, très rouge, très près du corps aussi, de la main droite elle traîne une petite valise rose, de la main gauche elle salue, altière, son public. A son sourire et malgré tout le sérieux de l’événement, on jurerait presque qu’elle retient un éclat de rire.

   La limousine roulait déjà depuis une bonne vingtaine de minutes et Christine Genin n’avait plus peur. Dans quelques minutes, elle serait quelqu’un d’autre. Elle avait récapitulé sa bio dans les grandes lignes, relu les moments forts du scénario, étudié son profil dans les moindres détails. Elle savait tout de Marlène, de l’anecdote la plus insignifiante aux phrases savamment étudiées pour déclencher l’effet voulu. Elle était prête.

   Le chauffeur lui fit signe et le véhicule ralentit. Derrière la vitre fumée, Christine aperçut la nuée de photographes et l’équipe de télévision, tous aux aguets.
Elle attendait ce moment depuis bientôt un an, et voilà qu’elle y était, enfin… Elle vérifia une dernière fois : le rouge n’avait pas filé, le maquillage était impeccable, le blond éblouissant, et le décolleté, mon dieu, le décolleté… Tout était parfait, rien n’avait été laissé au hasard, ils connaissaient vraiment bien leur métier, il fallait leur reconnaître au moins ça… Elle n’en revenait vraiment pas, elle n’aurait pas pu se reconnaître si elle s’était croisée dans la rue.. En serait-il de même pour ceux qui l’avaient côtoyée durant des années quand son visage se dessinerait en gros plan sur l’écran ? Il était trop tard pour tergiverser, elle avait déjà hésité bien assez longtemps.

   Christine Genin respira profondément. La portière s’ouvrait déjà et les premiers flashes commencèrent à crépiter. Marlène ! Marlène ! Marlène ! entendit-elle crier derrière les barricades et les cordons de sécurité. Christine sourit. Oh, oui, elle était prête, elle allait leur montrer à tous ces anesthésiés du bulbe ce que c’était vraiment, la vie !
L’existence précède l’essence, pensa-t-elle tout en souriant aux photographes, ça tombe bien, il faut que je refasse le plein.

20. Le terrier d’une huître

Titre : Le terrier d’une huitre

Photo Credit:
(Creative Commons,
Font : MISO regular by M�rten Nettelbladt

20bis. Le terrier d’une huître

Le terrier d’une huître

Je suis le nègre d’Amélie. Elle m’appelle son huître parce que je lui fournis des perles. Métaphore à deux balles. Pas plus.
Je suis l’huître d’Amélie. Je rentre dans ma coquille pendant qu’elle offre la sienne en pâture aux journalistes. C’est le jeu. Depuis bientôt vingt ans.

Amélie était mon élève dans le pays des frites, c’est là que je l’ai rencontrée, elle avait 17 ans. Elle brillait fallait voir comme, je l’ai tout de suite su que c’était de la chair à écrire. J’ai pensé « en voilà une belle héroïne de roman, en voilà du best seller et de la renommée mondiale ». Il faut dire qu’à l’époque je collectionnais les lettres de refus, j’en avais plein ma boite à lettres, tous les jours. Je me suis dit qu’avec elle, j’allais enfin pouvoir briller. Sortir de mon terrier enfin.

Je suis l’huître d’Amélie, l’élève a tué le maître. Oui, le père si vous voulez, cette perle-là n’est pas de moi, faut pas déconner non plus. Depuis 20 ans, j’écris un livre sur trois. Vous pouvez vérifier. Je la laisse commettre les autres. Elle se débrouille très bien. Elle sait se vendre.

C’est moi qui l’ai emmenée chez le chapelier. Encore moi qui ai construit sa mythologie. Je pensais que c’était pour mon roman, à l’époque… Je la modelais à l’image que je voulais d’elle, la fille excentrique, l’écrivain inspiré et tellement décalé, tellement au-dessus de la norme, des conventions, du concret même… Elle a tiré la gueule un mois quand je lui ai conseillé de dire qu’elle mangeait des moisissures. Merveilleuse idée pourtant… Ils ont aimé les journalistes. Beaucoup. Et l’accent… J’en ai bavé pour lui faire prendre cette drôle de voix, des semaines de répétitions…

Je suis l’huître d’Amélie et je ne peux pas le dire. Parce que c’est elle le génie. Vous êtes capable de croire que je ne suis qu’une invention de plus, une plaisanterie délicieusement perverse, n’est-ce pas ? Ne répondez pas, surtout ne répondez pas.
Dans mon terrier, je suis le roi. Dans mon terrier.

19. La douleur du schizophrène

Titre : La douleur du schizophrène

Photo Credit: Better Than Bacon
Tsukiji fish market, Tokyo
(Creative Commons, Attribution 2.0 Generic)
Font : MISO regular by M�rten Nettelbladt

19bis. La douleur du schizophrène

La douleur du schizophrène

Tu dis j’ai l’esprit fractionné, non, non, c’est pas mon esprit qui est fractionné, tu comprends rien, tu sais l’étymologie ça fait pas tout même si c’est joli l’estime au logis, tu te crois savant parce que tu sais l’étymologie ça fait pas tout, c’est le réel qui est fractionné, la réalité tu vois, c’est des fractions, des morceaux, même si t’es un génie en maths parce que ces fractions de la réalité t’arrives pas à les recoller les unes aux autres pour retrouver le puzzle, et puis t’as pas de modèle de toute façon, tu sais pas c’était quoi au départ la réalité refractionnée, le réel en entier, mon langage est pauvre ils disent ça aussi tu peux vérifier tu trouves que mon langage est pauvre et je sais pourtant dire un abrasement des affects et de la motivation , c’est beau ça non, aboulie, amimie, apragmatisme, altération de la vie de relation, un abrasement des affects et de la motivation, athymhormie, athymhormie c’est beau ça aussi quand les affects s’abrasent sur la bouche, c’est beau ça s’abrase latimorie et je suis pas censé avoir d’émotions alors je devrais pas trouver que c’est beau mais j’aime bien les mots en i ça me berce le soir je me dis schizophrénie mon amie anémie athymhorie et calories aussi, j’ai pas l’esprit fractionné c’est le réel qui est fractionné, moi je cherche les morceaux, je les entends, je les vois mais toi tu les vois pas tu les entends pas alors tu crois qu’ils existent pas mon langage est pauvre, c’est des fractions de langue mon langage, c’est des fraclangues alors tu dis mon langage est pauvre mais tu cherches pas à coller les morceaux de langue, t’as jamais que la moitié des mots t’as jamais que

18. L’insomnie de l’escargot

Photo Credit: Pinachina
Leaves
(Creative Commons, Attribution-NonCommercial 2.0 Generic )
Font : MISO regular by M�rten Nettelbladt

18bis. L’insomnie de l’escargot

L’insomnie de l’escargot

On devrait d’abord chercher sur les îles, sur les îles les plus éloignées. Mais pour ça faudrait savoir, faudrait imaginer que c’est seulement possible. On n’imagine pas, on ne croit pas au père Noël, alors, le voleur de chaussettes, forcément, on n’y pense même pas.

Il existe pourtant. Vous le savez. Forcément vous le savez, forcément vous vous êtes demandé un jour ou l’autre où est passée cette satanée chaussette… Vous avez fait le tour de la question, du moins, c’est ce que vous croyez. Oh, comme vous il m’a bien sûr semblé que j’avais envisagé absolument toutes les hypothèses, mille fois j’ai refait le trajet entre le panier de linge sale et la corde à linge, inspectant méthodiquement chaque faille spatio-temporelle à la recherche de la chaussette manquante. J’aurais dû me faire une raison, sans doute.

Les chaussettes ne disparaissent pas comme ça, pourtant, il y avait forcément une explication. D’autres auraient abandonné bien plus tôt, d’autres se seraient doucement laissés convaincre par usure que… c’est comme ça, on n’y peut rien, les chaussettes disparaissent… D’autres mais pas moi. Je suis du genre tenace…
Dire que j’en ai bavé, c’est bien peu dire, non seulement j’en ai bavé des litres entiers mais j’en ai perdu le sommeil, au bout du compte. Les chaussettes ne disparaissent pas toutes seules, j’en étais convaincu.
Je sais bien qu’elles ont le droit les chaussettes, après tout, bien le droit de se faire la belle. Toute la journée dans un fond de tiroir, collées dans l’obscurité à leurs jumelles comme des pauvres siamoises, je comprendrais qu’elles veuillent se tirer, vraiment. Mais pourquoi pas toutes alors ? Pourquoi pas une évasion massive ?

Je ne croyais définitivement pas à la thèse de la fugue, celle du grand kleptomane me paraissait bien plus prometteuse. C’est pour ça que j’ai perdu le sommeil une nouvelle fois. Oui, pour ce qui est des insomnies, faut vous dire que j’en étais pas à mon premier coup. Trois ans presque sans dormir pour l’affaire du faiseur de nœuds, ce salaud qu’œuvrait la nuit, en douce, pour emberlificoter tous les fils de la maison…
J’étais pas un novice en manière d’enquête, mais celle-là, celle du voleur de chaussettes, je peux bien vous l’avouer à présent que l’affaire est en passe d’être résolue, elle a failli avoir raison de ma santé mentale.

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